En Ukraine, les trois raisons de Nataliia de garder espoir
Nataliia, psychologue, travaille en Ukraine pour HI depuis un an. Quatre ans après l'invasion de l'armée russe et l'escalade du conflit, elle décrit la réalité vécue par les personnes qui ont dû fuir guerre et partage ses raisons de garder espoir.
Nataliia, psychologue de HI en Ukraine depuis 2025. | © L. Hutsul / HI
Installées dans de nouvelles régions qui restent dangereuses en raison de munitions non explosées et d’autres menaces, les personnes qui ont fui les combats sont aujourd’hui épuisées et découragées. Comment trouver des raisons d’espérer ? En quatre ans d'escalade du conflit entre l'Ukraine et la Russie, Handicap International a apporté un soutien en réadaptation physique à 5 300 personnes, et 11 400 personnes ont bénéficié d’un accompagnement psychologique. Dans son témoignage, Nataliia partage plusieurs histoires d'Ukrainiens aidés par l'association, ainsi que des messages d’espoir.
Les gens sont épuisés et déprimés
La population vit au quotidien les conséquences de la guerre. En 2022, c’était le choc et une angoisse intense. Aujourd’hui, on observe surtout de l’épuisement et une forme de dépression. Les pertes quotidiennes sont trop lourdes, et beaucoup peinent à reconstruire leur vie.
Lorsque l’espoir d'un retour à la vie normale ne se concrétise pas au bout d'un, deux ou trois ans, un profond découragement s'installe surtout quand toute perspective de stabilité future semble vaine.
Pour ceux qui ont été déplacés à plusieurs reprises, la situation est encore plus éprouvante. Le sentiment d’appartenance qu’ils tentent de retrouver est constamment fragilisé. Les efforts d’adaptation et d’intégration sociale dans un nouvel environnement se heurtent souvent à de nombreux obstacles sociaux, économiques et comportementaux. Beaucoup se sentent stigmatisés et redoutent le rejet de la population locale. Dans notre travail, nous essayons de les aider à retrouver de la flexibilité et de la force mentale.
Nous y parvenons grâce à notre dispositif de soutien psychologique, qui propose aux survivants cinq séances individuelles d’urgence lorsqu’ils traversent une période de stress. Notre objectif est de les aider à retrouver la force d’avancer malgré la situation. Apprendre à contrôler ses émotions peut aider durant ces moments difficiles. L’essentiel, pour nous, est de leur rappeler que malgré la perte de leurs biens matériels, leurs capacités restent intactes. Mettre l’accent sur les réussites passées et les capacités personnelles leur permet de faire face au quotidien. Le défi, c’est d’accepter que le deuil et la nécessité de vivre le présent coexistent.
Mais la situation devient plus complexe lorsque s’ajoutent des blessures graves ou un handicap, ce qui est le cas de nombreuses personnes que nous accompagnons. Pour ceux et celles qui ont été amputés ou qui ont une séquelle grave, accepter cette nouvelle réalité est extrêmement difficile. C’est pourquoi il est essentiel de proposer un soutien complet aux survivants incluant la réadaptation, un soutien psychologique et appui social. À ce jour, nous avons dispensé 5 300 séances de soutien psychologique, aidant ainsi 11 400 personnes. Nos travailleurs sociaux leur apprennent à utiliser les transports publics, à accéder aux soins de santé, aux hôpitaux, aux commerces… Ils les aident à s’installer dans leur nouveau lieu de vie dans le respect et la dignité, en leur indiquant où trouver une aide financière et juridique par l’intermédiaire des partenaires de Handicap International.
Nous constatons déjà de nombreux résultats positifs, et nous sommes déterminés à poursuivre notre action. J’ai trouvé ici des raisons d’espérer, d’encourager notre équipe et remonter le moral des autres thérapeutes en Ukraine, où les besoins restent immenses.
Mes trois raisons de garder espoir
Première raison : même épuisées, les personnes retrouvent la force d’avancer lorsque qu’elles sont accompagnées avec bienveillance.
J’ai rencontré une femme qui avait été déplacée à deux reprises. Elle était désorientée et émotionnellement instable, et avait de troubles du sommeil Son mari avait subi plusieurs AVC, probablement liés au stress. Elle n'avait plus le sentiment d'être chez elle. Elle a sollicité mon aide car elle ne parvenait pas à s'en sortir seule. Nous avons progressé étape par étape : apprendre à reconnaître et gérer ses émotions ; apprendre à prendre soin de soi au quotidien, avec des techniques de respiration et de relaxation avant de dormir ; lui rappeler ses compétences et ses connaissances, pour reconstruire sa force intérieure ; et noter chaque réussite quotidienne dans un journal.
Elle a suivi toutes mes recommandations et peu à peu, elle a commencé à aménager son nouveau logement, à le rendre confortable. Le sentiment d’avoir un foyer revient progressivement.
Deuxième raison : un accompagnement complet aide les survivants à se reconstruire et à retrouver l’espoir en l’avenir.
J’ai également accompagné un couple d’âge moyen, sans enfant, déplacé et vivant dans un site de déplacés. Leur maison avait été détruite, et le mari, retraité, a été blessé à la jambe lors d'un bombardement. Ils étaient partis presque sans rien. La femme avait perdu son emploi, et son mari avait subi un AVC lié au stress, entraînant un trouble de la parole.
Ils avaient beaucoup de mal à s’adapter à leur nouveau lieu de vie, une petite ville de la région, et sortaient rarement. Grâce à Handicap International, ils ont reçu une aide financière, un dispositif d’aide à la marche pour le mari, ainsi des séances de rééducation.
J’ai défini des objectifs différents pour chacun : pour le mari, l’aider à s’adapter à son nouvel état physique et à son environnement. Pour la femme, travailler sur ses émotions, et l’accompagner à s’adapter à son nouvel environnement. Peu à peu, ils se sont sentis mieux, ont fait de nouvelles connaissances et ont commencé à s’approprier leur logement.
Troisième raison : chaque étape de la reconstruction montre que l’espoir peut renaître, même après des pertes immenses.
Une femme avait été évacuée depuis une zone tenue par les forces russes pour rejoindre sa sœur. Elle avait subi plusieurs AVC et ses deux fils étaient décédés. Au départ, malgré le danger, elle voulait retourner dans son village, car ses fils y étaient enterrés, alors même que presque tous les habitants avaient été évacués. Ce désir indiquait, pour moi, que son processus de deuil n’était pas terminé.
Elle était désemparée car elle était devenue dépendante des autres pour accomplir même les simples gestes du quotidien. Le soutien psychologique visait à l'aider à faire son deuil et à identifier ce qu'elle pouvait faire compte tenu de ses capacités physiques et mentales. Son aidante a également reçu des conseils pour mieux la soutenir. En un mois et demi, son état émotionnel s’est amélioré et elle retrouve son autonomie.
Ce fut une avancée décisive lorsqu’elle a accepté de rester dans ce lieu plus sûr en créant un rituel commémoratif pour ses fils, qu’elle accomplit quotidiennement.
Les équipes de Handicap International redonne l’espoir face à ces épreuves. Notre motivation vient des progrès que nous observons. Mon souhait est de poursuivre et d’élargir ce soutien essentiel dans les communautés proches de la ligne de front, où les besoins sont les plus grands.
Ensemble, nous pouvons faire en sorte que les personnes touchées par la guerre et les crises aient la chance de mener une vie épanouie et indépendante. Le soutien psychologique n’est pas facultatif : c’est une partie indispensable des soins de santé.
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