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Au Darfour, les humanitaires face aux conséquences d’une violence insoutenable

Urgence
Soudan

Jérôme Bertrand, responsable du déploiement des programmes d'Atlas Logistique, la plateforme spécialisée de Handicap International, s'est rendu au Soudan fin 2025 pour une mission d'évaluation dans la ville de Tawila, au Darfour. Voici son témoignage.

Quatre travailleurs humanitaires se tiennent debout et échangent sur un chemin à proximité de deux véhicules.

Une équipe de HI se rend de la frontière du Tchad à la ville soudanaise de Tawila, au Darfour du Nord. | © J. Bertrand / HI

Fin 2025, Handicap International et Atlas Logistique, son unité spécialisée dans l’acheminement de l’aide dans les zones de crise, ont organisé une mission d’évaluation au Darfour. L’objectif était entre autres d’analyser la situation pour apporter une réponse humanitaire la plus appropriée possible. Jérôme Bertrand faisait partie de l’équipe. Un long trajet de cinq jours en voiture depuis le Tchad voisin, sur des pistes accidentées à travers une zone montagneuse et volcanique, les a conduits à la ville de Tawila, devenue un refuge pour des centaines de milliers de personnes ayant fui la violence. Jérôme revient sur sa mission dans l’une des zones les plus inaccessibles au monde pour les humanitaires, et témoigne de la catastrophe qui se joue, une fois de plus, au Darfour.

Le Darfour en proie à la violence depuis des décennies

En tant que travailleur humanitaire, c’est toujours très spécial de mettre un pied en zone de guerre… Il est facile de s’imaginer que cela signifie croiser beaucoup de personnes armées, des véhicules blindés ou assister à des combats, mais ce n’est pas la réalité. Bien sûr, on passe des checkpoints avec des hommes qui tiennent des armes, et l’on se plie à des processus de sécurité extrêmement stricts avec des points d’étape très réguliers, des contacts continus avec l’équipe qui supervise le déplacement mais ce qu’il faut retenir, c’est la tension. Le stress est toujours présent, nous sommes constamment en alerte pour s’assurer de la sécurité du convoi, des équipiers et évidemment la nôtre.

Depuis son indépendance en 1956, le Soudan a connu des conflits à répétition. Le pays est confronté depuis des décennies à une succession de guerre civile, comme lors de la séparation avec le Soudan du Sud en 2011, ou encore un conflit particulièrement intense au Darfour depuis une vingtaine d’années... Et depuis trois ans, c’est de nouveau la guerre, avec un effondrement complet de l’État. Il n’y a plus de services de base : plus d’électricité, plus de services de santé, plus d’écoles. Le pays est coupé en deux : tout l’approvisionnement du Darfour, qui s’organisait à l’est du pays via la mer Rouge, est aujourd’hui entravé par une ligne de front, rien ne peut traverser. Tout a basculé donc à l’ouest et transite depuis le Tchad, qui était auparavant tributaire du Soudan pour s’approvisionner : toute la chaîne s’est retournée. Nos collègues soudanais vivent aussi dans ce contexte, avec de grandes difficultés d’approvisionnement et à assurer à leurs proches des conditions de vie acceptables.

Lors de nos échanges avec la population, les personnes nous ont parlé de la violence qu’elles vivaient. Nous ont été rapportés des viols, de la torture, des extorsions… C’était une litanie d’horreurs. Hélas, les humanitaires sont régulièrement confrontés à ces récits de violence, mais d’une telle intensité et sur un territoire si étendu, c’est insoutenable. Moi-même, en ayant travaillé sur les dernières grandes crises humanitaires, je n’avais jamais rien vu de tel.

Tawila, refuge pour des centaines de milliers de Soudanais

Notre mission nous amenait à Tawila, une petite ville de 20 000 habitants à 60 kilomètres de la ville d’El-Fasher. Cette dernière est connue pour avoir vécu un siège de 18 mois dont la population, épuisée par l’embargo imposé par le conflit, a subi des violences abominables. Depuis trois ans, Tawila est une zone de refuge pour une partie de la population du Darfour : aujourd’hui, cette petite ville accueille plus de 600 000 personnes déplacées, vivant dans des situations particulièrement éprouvantes et traumatisées par ce qu’elles ont vécu à El-Fasher.

En descendant depuis les montagnes du Djebel Marra vers les hauteurs de Tawila, on voit sur des dizaines de kilomètres une immense aire de bâches et de paille, qui abritent l’équivalent de la population de Lyon, soit quelque 520 000 personnes. Lorsque l’on s’approche, on comprend que ce sont des habitats, agglomérés les uns aux autres, au gré des vagues de déplacement. À notre arrivée, beaucoup de personnes venaient tout juste de fuir les violences lors de la prise de la ville d’El-Fasher par l’une des parties au conflit, après avoir parcouru 60 kilomètres dans le désert.

Les gens arrivent au jour le jour, ils ont trois bâtons et un bout de tissu pour s’abriter du soleil : c’est leur premier logement, ils n’ont plus rien quand ils arrivent.

Progressivement, ces logements de fortune sont agrandis, améliorés tant que possible avec de la paille ou des morceaux de bois plus solides pour délimiter des parcelles pour abriter les familles. C’est très impressionnant, lorsque l’on remonte vers les emplacements les plus anciens, on s’aperçoit que la vie continue pour les Soudanais : beaucoup cultivent, ont de petits potagers pour subvenir à leurs besoins, même si cela ne suffit jamais… Les acteurs humanitaires se démènent dans ce contexte extrêmement précaire pour couvrir les besoins de base de la population : de l’eau, de la nourriture, des abris pour garantir une protection.

Les personnes handicapées parmi les plus vulnérables

On estime qu’entre 15 % et 20 % de la population nécessitant une aide humanitaire d’urgence est en situation de handicap, soit plus de 4,5 millions de personnes. Être handicapé dans un pays en guerre comme le Soudan signifie n’avoir aucun moyen d’assurer sa propre subsistance.

Il s’agit de fuir les combats, de fuir les violences, de tout quitter, de ne plus rien avoir avec soi et de reconstituer une vie, un tant soit peu décente, ailleurs et sans aucun moyen de subsistance. Plus le handicap sera lourd, plus ce sera difficile. Nous le voyons chaque jour, les personnes handicapées sont particulièrement vulnérables dans une population qui l’est déjà extrêmement…

Les personnes arrivées au camp de Tawila présentaient des signes de blessures par balle et liées à la torture. À Handicap International, nous savons que ces personnes ont besoin d’une opération très rapidement pour prévenir les handicaps et parfois leur sauver la vie. Il y a des organisations à Tawila qui assurent ces chirurgies mais nous devons, nous aussi, intervenir le plus tôt possible ! Idéalement pas plus de trois semaines après, pour apporter tout le soutien nécessaire à ces personnes afin qu’elles ne développent pas un handicap permanent. C’est notamment pour cela que nous avons déployé une équipe médicale d’urgence, spécialisée en réadaptation. Nos collègues sont présents pour apporter des soins rapidement et assurer aux personnes blessées tous les soins post-opératoires nécessaires.

Un conflit passé sous silence, dont la négligence force les humanitaires à des choix cornéliens

Quand on est amené à partir sur le terrain en contexte de conflit, on crée des images mentales, et ce que l’on a projeté est toujours différent de la réalité. Ce qui m’a frappé au Darfour, ce n’est pas tant d’être entré en zone de guerre, que d’avoir découvert une zone où plus aucune structure ne tenait le pays, où seule la force des armes faisait autorité... Me dire que tout ne tenait que par la force et la violence a été très marquant.

Travailler dans le camp de Tawila a aussi été très particulier, les descriptions des violences sont choquantes, les victimes de la guerre sont d’abord les enfants, les femmes et les personnes âgées.

Voir ce dénuement a été très dur, on se dit : “Comment se fait-il qu’on ne soit pas tous ici en train d’apporter du secours à ces populations ?”

Aujourd’hui, cette catastrophe humanitaire d’une ampleur sidérante reste négligée dans un silence assourdissant et incompréhensible. La communauté internationale n’a pas suffisamment pris en main la recherche de solutions à ce conflit. L'année dernière, le financement de la solidarité internationale a diminué drastiquement : au Darfour, moins de 40 % des besoins humanitaires ont été couverts en 2025 et pour le moment, seulement 15 % en 2026.*

L’ampleur des besoins nous contraint à faire face à des dilemmes inhumains : faut-il donner à boire ou à manger, faut-il soutenir la santé ou garantir des abris ? C’est très dur à vivre, à accepter.


Publié le : 15 avril 2026
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